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02 mai 2014

"Le travail grignote l'intimité de la vie familiale" (Christophe Dejours): interview France Info


Ecouter l'interview de Christophe Dejours par Jean Leymarie: lien

Le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours revient en ce 1er mai sur la notion de travail. L'évolution des technologies et la pression sur les salariés ont changé la donne. Aujourd'hui, on souffre parfois de ne pas pouvoir faire correctement son travail.

Christophe Dejours est professeur au Conservatoire national des Arts et métiers © Radio France - Jean Leymarie
Le fait d'avoir un travail n'est pas une fête aujourd'hui. "C'est certain qu'il est pire encore de ne pas en avoir. Mais actuellement, il y a des gens qui ont un travail mais qui ne s'en portent pas bien pour autant ", explique le psychiatre. La sécurité de l'emploi ne fait donc pas forcement le bien-être du travailleur.
Le plus souvent les patients de ce médecin évoquent la surcharge de travail, notamment liée aux nouveaux outils qui vont de l'ordinateur aux smartphones.

Cadences et exigences de performances

Les patients ne peuvent plus faire convenablement leur travail. "On essaie d'atteindre grossièrement la cible". C'est le cas à Pôle Emploi ou dans la police. Finalement, les salariés souffrent de mal faire leur travail. "Cela vient dans l'ombre des pathologies de surcharge, les infarctus, les troubles musculo-squelettiques, le burn-out et le dopage pour pouvoir tenir les cadences."

Une situation dégradée mais des solutions existent

Les gens sont débordés par l'exigence permanente de donner des informations sur leur propre travail. Pour diminuer la pression temporelle, il faut repenser le travail collectif.
Les salariés doivent venir eux aussi avec leurs solutions pour l'équipe. "Les managers aujourd'hui donnent des ordres sans qu'on leur réponde", constate Christophe Dejours, "il faut leur répondre". C'est ainsi, selon lui, que l'on trouvera des solutions à ce mal-être des salariés.

01 janvier 2014

Ecouter Christophe Dejours sur France Culture

Aujourd'hui, France Culture recevait Christophe Dejours pour participer à la thématique "Comment refaire l'Histoire ?"
Le constat est fait depuis longtemps : l'individu a triomphé dans la modernité. Mais ce triomphe s'achève sur un échec : celui du collectif qui peine désormais à se projeter dans l'avenir. Le morcellement des intérêts a fait éclater notre horizon d'attente. Nous avons des droits mais pas de perspective de progrès. La crise nous paraît sans fin car le temps lui-même s'est absenté du monde commun. Comment donc refaire Histoire sans écorner les acquis individuels ?
L'entretien explique notamment comment l'évaluation individualisée a déconstruit le collectif de travail...
 

22 février 2013

Marie Pezé, une psy au front de la crise


Source: retrouvez l'article d'Audrey Minart sur le site Les Influences

Psychologue clinicienne et psychanalyste, reconnue pour son expertise en matière de souffrance au travail, Marie Pezé alerte sur une organisation du travail de plus en plus pathogène

JPEG - 157.4 koC’est en travaillant dans un service de chirurgie réparatrice que la psychologue clinicienne et psychanalyste Marie Pezé (1951) a commencé à faire le lien entre travail et souffrance psychique. « Petit à petit, on nous a envoyé des caissières, des secrétaires, victimes d’accidents du travail… Très vite, j’ai constaté une lassitude et un épuisement dans des corps de métiers dont les tâches ne justifiaient objectivement pas cet état. » Nous sommes dans les années 1990. Les Troubles Musculaires Squelettiques (TMS) commencent à être évoqués, mais la souffrance psychique liée à l’activité professionnelle est encore bien loin d’être au cœur des préoccupations.

La première consultation sur la souffrance au travail, c’est elle qui l’a créé en 1997 au sein du Centre d’Accueil et de Soins Hospitaliers (CASH) de Nanterre. Depuis, si celle-ci a disparu, 35 ont vu le jour en France. Elle a également co-fondé, avec le professeur Christophe Dejours, une formation pluridisciplinaire au CNAM (Conservatoire national des Arts et Métiers). Intitulée le « Certificat de spécialisation en psychopathologie du travail », elle est ouverte aux membres des CHSCT, aux juristes, et aux cliniciens de terrain. « Nous avons gagné la bataille des mots, sourit-elle. Nous sommes sortis alors de la naturalisation… Il ne s’agit pas d’un problème de personnes, spécifiquement fragiles ou bourreaux, mais bien d’une organisation du travail problématique. » Comment expliquer l’explosion de ces troubles, et de leur prise en compte dans les médias et par les pouvoirs publics, depuis une vingtaine d’années ? Pour Marie Pezé, c’est l’intensification du travail qui en est à l’origine. « Il ne faut pas oublier que les Français, s’il ne travaillent que 35 heures par semaine, occupent la 3e place mondiale en termes de productivité horaire.  »

« En état de stress post-traumatique »

Plus qu’une lassitude et un épuisement chez de « simples » secrétaires ou caissières, la psychologue a repéré chez ces professionnels le même « tableau clinique », que celui caractérisant l’état de stress post-traumatique d’anciens soldats. La faute, selon elle, aux nouvelles formes du travail et aux stéréotypes des managers français. « Ils croient que les salariés doivent être disciplinarisés : ‘Il ne pense qu’à ses congés, il faut donc le secouer.’ Pourtant, de nombreuses études ont montré que ceux-ci souhaitent vraiment faire du bon travail. » La sociologue et directrice de recherche au CNRS, Danièle Linhart, que cite régulièrement Marie Pezé, évoquait le concept de «  précarité subjective ». Un état entretenu par les techniques actuelles du management, qui cherchent à déstabiliser, à mettre le salarié dans une situation inconfortable. Un salarié par ailleurs trop mal informé.
C’est pour remédier à cela, et au manque de mise à disposition des informations adéquates par les pouvoirs publics, que la psychologue a créé son site « Souffrance et Travail ». Y figurent notamment les techniques de management pathogènes : surutilisation du lien de subordination (tutoyer sans réciprocité, injures en public, utilisation de l’entretien d’évaluation à visée de déstabilisation émotionnelle…), surutilisation des règles disciplinaires (répartition inégalitaire de la charge de travail, stigmatisation publique d’un ou plusieurs salariés devant le reste de l’équipe…), etc. Ces techniques ont d’autant plus de conséquences aujourd’hui que la crainte de perdre son emploi est extrêmement répandue, dans un contexte de crise qui dure depuis plus de 30 ans. « Certains manuels de management évoquent clairement le recours à la séduction ou à la peur pour persuader les salariés de faire plus. » Sans compter les modes d’organisation de certaines entreprises clairement dangereuses… « Le ‘time-to-move’ de France Télécom et ses mobilités forcées ont provoqué chez certains salariés la traversée des cinq fameuses étapes du deuil…  » (le choc/déni, la colère, le marchandage, la dépression, et enfin l’acceptation, selon Elizabeth Kübler-Ross, ndlr)

« Elle voulait se tuer pour pouvoir enfin dormir »


Quand on lui demande quels patients l’ont tout particulièrement marquée, Marie Pezé se souvient d’une secrétaire, en « burn out » avancé, salariée d’une entreprise américaine. « Elle voulait se tuer pour pouvoir enfin dormir. Quand je l’ai rencontrée, elle s’était déjà renseignée sur les horaires des trains pour pouvoir se jeter sur la voie. Sa voix était atone, sans affect… Mais tous mes patients m’ont marquée.  » Décompensations psychiques, accès de violence… Tout au long de sa carrière, la psychologue a observé des pathologies plutôt graves, et directement liées au travail. « Ce sont généralement les salariés les plus structurés, les ‘salariés-sentinelles’, qui sont le plus touchés par cette organisation du travail qui pousse toujours au ‘plus vite’. » Quelles sont les caractéristiques de ceux qui s’en sortent ? « Ce sont les plus rapides… Mais ils sont vite "crâmés".  » Une situation d’autant plus inextricable que la démission n’ouvre pas de droits au chômage. D’un côté le harcèlement, de l’autre les risques d’exclusion, comme deux parties d’une même « mâchoire » qui se referme sur les salariés.
Face à cela, la méthode psychanalytique doit être écartée selon Marie Pezé : « Quand une personne consulte alors qu’elle rencontre de grandes difficultés professionnelles, on ne va pas évoquer l’Œdipe ! Il faut nous décoller de l’histoire personnelle, car nous risquons de les maltraiter avec cette technique. Ces personnes-là sont en apnée, constamment sous cortisol (hormone du stress, ndlr). Il faut les considérer comme étant victimes du système, et appliquer des techniques spécifiques.  » Celles de la psychopathologie des violences collectives, plus précisément.

" Les bonnes volontés sont partout… Mais les stéréotypes subsistent, autant du côté des employeurs que des salariés, et des syndicats "

Ironie du sort, Marie Pezé connaît d’autant plus son sujet aujourd’hui qu’elle a elle-même été licenciée en 2010 du CASH de Nanterre. Atteinte d’un handicap, sur lequel elle préfère visiblement rester discrète, elle n’a jamais obtenu les adaptations de postes demandés. Un refus lié à un plan d’économies, et qu’elle a très mal vécu. Aujourd’hui, la simple idée de retourner dans ces lieux provoque, chez elle, des symptômes similaires à ceux qu’elle avait précédemment observé chez certains de ces patients. Les phobies, notamment.
« Les bonnes volontés sont partout… Mais les stéréotypes subsistent, autant du côté des employeurs que des salariés, et des syndicats. Pourtant, nous avons d’excellents psychologues cliniciens, une école d’ergonomie reconnue au niveau international. Par ailleurs, d’excellents rapports parlementaires ont vu le jour… pour finalement n’aboutir à rien. » Et de citer le « Rapport Copé », publié en 2009, l’un des travaux parlementaires auquel elle a eu l’occasion de participer. Une « littérature grise » ou « littérature d’experts » jamais utilisée. « Le passage du verbe à l’action n’existe pas en France. C’est un énorme gâchis. » Mais elle reste non loin de la ligue de front de la guerre économique, et de ses têtes cassées de la crise.

Repères :
Marie Pezé est auteur de plusieurs ouvrages sur la souffrance au travail : « Ils Ne Mouraient Pas Tous Mais Tous Etaient Frappés », qui a donné lieu à un documentaire, et « Travailler à armes égales » en 2011. Quelques éléments biographiques sur le site Souffrance et Travail :

- Pour une définition de l’état de stress post-traumatique : 


Connaître les techniques de management pathogènes : 

21 décembre 2012

Ecouter: Travailler mieux pour vivre mieux : réflexions pour d’autres perspectives d’organisation du travail

Ecoutez l'émission d'Adèle Van Reeth, Philippe Petit, Les Nouveaux chemins de la connaissance qui ont reçu le juriste Alain Supiot et le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours pour réfléchir à de nouvelles perspectives de travail...




De gauche à droite : Alain Supiot et Christophe Dejours AC LOCHARD © RADIO FRANCE






Cela ne devrait pas exister, mais c’est la triste réalité : il existe des femmes et des hommes malades du travail, il se rencontre des épuisés de la vie qui n’ont plus le courage de résister au « management de la peur » et à la pression gestionnaire. Ceux-la ne supportent plus la dévalorisation de leur métier, ils ont honte de la malfaçon, ils regrettent le temps de la coopération entre collègues ; alors, ils se sentent inutiles, et perdent toute estime de soi. Or contrairement à ce qu’on pouvait attendre, les travailleurs qui se suicident sur leur lieu de travail sont rarement des sujets marginalisés. Ce ne sont pas uniquement les bras cassés qui se suicident au travail. Et puis le malaise au travail ne débouche pas toujours – heureusement - sur de tels actes de désespoir. La souffrance s’y exprime parfois de manière sourde et diffuse. Et certains travailleurs sont contraints de suspendre leur pensée. Que veut dire alors cet état de chose ? Il signe la preuve que la gestion est entrée en lutte contre les métiers. Le travail en effet n’est pas objectivement mesurable, il ne se réduit pas au but à atteindre. Pour éprouver le fait de travailler, il faut mobiliser son intelligence, son savoir-faire, être rusé. Travailler, c’est se transformer soi-même, y compris par l’effort. Ce n’est jamais répondre uniquement au travail prescrit. Or la gestion fait croire le contraire. Elle entend tout maîtriser. Le gestionnaire en ce sens est un adversaire du travail. Et quand ce n’est pas le gestionnaire, ce sont les objectifs prescrits par les nouvelles technologies, et l’autocontrôle induit par des programmes reposant sur des objectifs exclusivement quantifiables.Pour ne pas entériner ce malaise, nous avons réunis un grand clinicien du travail et un grand spécialiste du droit social pour parler de souffrance au travail et de justice sociale. Nous les avons réunis pour tenter de penser ensemble l’intelligence subjective au travail et la coopération collective au travail.
En un mot : l’humanisation des rapports sociaux, et notamment dans le travail, laquelle permet de se réaliser soi-même dans des œuvres utiles à tous.

 Invité(s) :
Christophe Dejours, professeur titulaire de la chaire de Psychanalyse-Santé-Travail au Conservatoire National des Arts et Métiers Alain Supiot, professeur au Collège de France, Directeur de l'Institut d'études avancées de Nantes, auteur de « L'esprit de Philadelphie : La justice sociale face au marché total ».

02 novembre 2012

A lire: La panne - Repenser le travail et changer la vie, aux éditions Bayard, paru le 27/09/2012, de Christophe Dejours, Béatrice Bouniol (Interviewer)


Quarante ans que Christophe Dejours propose une approche différente du travail, qui s’intéresse à la souffrance qui s’y joue et aux stratégies que les gens construisent pour s’en protéger. Des années donc qu’il s’oppose aux partisans de la fin du travail et s’inquiète au contraire de sa disparition au profit de la gestion. Longtemps minoritaire, sa démarche est apparue seule à pouvoir donner une lecture rationnelle des suicides qui ont frappé le monde du travail ces dernières années. 
Lui qui a commencé ses enquêtes dans le monde ouvrier a bientôt vu les cadres et les patrons eux-mêmes lui demander de réfléchir avec eux à une organisation du travail qui les mettrait à l’abri de ces passages à l’acte. C’est ce constat qui est à l’origine de ce livre d’entretien : nous sommes dans un moment charnière, d’extrême domination d’un côté, imposée par les méthodes gestionnaires comme l’évaluation individuelle des performances qui a détruit toute solidarité et a plongé les travailleurs dans une solitude terrible ; mais un moment de résistance aussi, où les réalisateurs, les romanciers, les metteurs en scène, les journalistes donnent de plus en plus à voir les dégâts des organisations du travail héritées des années 80, où les avocats gagnent des procès contre de puissantes entreprises, où l’ensemble des salariés doutent de l’efficacité d’un modèle qui les détruit au quotidien. 
Au-delà de cet état des lieux, Christophe Dejours propose ici d’en reconstruire l’histoire afin de montrer la centralité du travail et la manière dont nous pouvons tous ensemble le réformer aujourd’hui. Avec une certitude : le système ne fonctionne que grâce à notre consentement et notre zèle, nous pouvons le mettre en panne et en construire un tout autre.

Biographie de Christophe Dejours
Psychiatre, psychanalyste, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers et directeur du Laboratoire de psychologie du travail et de l’action, Christophe Dejours est l’auteur notamment de Souffrance en France, Le travail vivant et, aux éditions Bayard, Travail, usure mentale. Entretiens avec Béatrice Bouniol.

Voir aussi:
http://cabinetquelennec.blogspot.fr/2011/09/videos-jai-tres-mal-au-travail.html