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26 mai 2015

A lire: l'entretien avec Danièle Linhart par Laurent Aucher & Frédérique Barnier

Quelques extraits (lire l'entretien dans son intégralité sur le site laviedesidees.fr) très éclairant sur le monde du travail:

Du taylorisme au management moderne, les modèles d’organisation du travail ont toujours cherché, selon Danièle Linhart, à déposséder les salariés de leurs savoirs professionnels. Cette dépossession dans le travail est aujourd’hui également subjective, ce qui la rend très difficile à combattre.
Sociologue, Danièle Linhart est directrice de recherches émérite au CNRS, membre du laboratoire GTM-CRESPPA UMR-CNRS-Universités de Paris 8 et Paris 10. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages sur le monde du travail dont L’Appel de la sirène, ou l’accoutumance au travail (Sycomore, 1981), Le Torticolis de l’autruche. L’éternelle modernisation des entreprises françaises (Seuil, 1991) et La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale (Èrès, 2015).



"Avec du recul, j’ai compris que le modèle de modernisation managériale reposait sur une stratégie qui s’était vraiment mise en place à la fin des années 1970, l’individualisation. On en retrouve une analyse très fine dans Le Nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello. Cette orientation individualiste était difficile à combattre, par les syndicats et par les salariés eux-mêmes, qui pensaient qu’il fallait en passer par là pour aboutir à un monde du travail où ils pouvaient être plus responsabilisés, plus considérés, plus reconnus... C’est là également que j’ai vraiment compris l’importance des collectifs dans ce qu’on appelle la gestion de la souffrance."

"Pour moi, la place du travail est restée totalement fondamentale et la socialisation ne peut pas se passer convenablement sans le travail. C’est là qu’on devient un citoyen, avec des droits et des devoirs, que l’on a un sentiment de légitimité, sa place dans la société. La place du travail est certainement encore plus importante aujourd’hui parce qu’il y a eu une dérive du contenu et du rôle du travail. Il n’est plus simplement le lieu de la légitimation mais également le lieu de la valorisation de soi, d’un point de vue narcissique. C’est là qu’on est sensé s’éprouver, se réaliser, s’épanouir, faire ses preuves, montrer qu’on est bon et meilleur que les autres.[...] Maintenant, la personne est seule et pense qu’elle doit faire ses preuves. Elle a tendance à intérioriser les difficultés comme un échec personnel. " 

"Il faut effectivement que cette autonomie soit bordée par des méthodes standard, des méthodologies, des critères, des process, des procédures. Mais comment fait-on pour obliger des gens qui sont un peu libres à appliquer ces méthodes standard ? C’est là que la précarisation subjective intervient pour justement déposséder les salariés de leurs savoirs, de leurs métiers, de leurs expériences, de leurs collectifs, de tout ce qui les rassure et qui met de la sérénité dans le travail. On les en prive par le changement permanent puisqu’à partir du moment où tout bouge constamment, ils perdent leurs repères et sont précarisés subjectivement. Même s’ils ont des emplois stables, ils sont obligés d’aller chercher les « bonnes » procédures, les « bonnes » pratiques. Ils y sont obligés car ils ne maîtrisent plus rien. La précarisation subjective, c’est justement reconstruire un sentiment de vulnérabilité identique à celui des précaires chez ceux qui ne le sont pas. On les déstabilise pour qu’ils se raccrochent aux codes. [...] les salariés se tournent alors vers ces pratiques, ces procédures, ces méthodes qui ont été mises au point par des experts qui ne connaissent pas les métiers et sont absolument indifférenciées quel que soit le secteur. Mais les gens acceptent parce qu’ils ont un profond sentiment de précarité, d’impuissance, d’absence de maîtrise de leur travail. Du coup, il y a une perte de sens parce que ce n’est plus le sens de leur travail, selon les règles de leur métier, selon leur expérience, selon ce qui les amenés à vouloir être les professionnels qu’ils sont, mais c’est une espèce de logique managériale qui les conduit. " 


"Il y a une grande différence entre le travail prescrit, ce que les gens sont censés faire d’après les organigrammes, d’après les prescriptions de travail, d’après les modes opératoires et ce qu’ils font en réalité, tout simplement parce que les modes opératoires ont été conçus par des ingénieurs dans les bureaux. Il y a donc une dimension abstraite par définition, puisque ce n’est pas sur le lieu de travail que ça se conçoit, et toujours une relative inopérationnalité de cette prescription par rapport aux aléas du travail concret. Quand on travaille, ce n’est jamais comme on l’imagine. On ne peut pas anticiper tous les aléas, les dysfonctionnements, les imperfections, les surprises qui sont la réalité du travail quotidien."

"Les gens sont toujours dans ce qu’Yves Clot appelle à juste titre « le travail empêché » : ils ne peuvent pas faire ce qu’il faut pour être efficaces parce qu’ils n’ont pas la possibilité de peser sur la définition du contenu de leur travail et de son environnement. C’est la résultante de cette logique de « la seule bonne manière ». [...] C’est le drame actuel dans le monde du travail : les personnes y sont confrontées seules et sont en plus mises en cause dans leur personnalité, dans ce qui les spécifie, dans leur identité."

Parmi les thèmes abordés, on retrouve: 

La place du travail

La modernisation managériale

La précarisation subjective

Travail prescrit, travail réel


La rationalisation unidimensionnelle

08 septembre 2014

A lire: Comment prévenir le stress au travail, article du Parisien Economie

Lire l'article de Manuel Jardinaud sur le site du Parisien

Légalement obligatoire et économiquement pertinente, la lutte contre le stress professionnel doit être partagée et élaborée avec méthode. «Le Parisien Economie» fait le point. 
Charge de travail mal répartie entre les collaborateurs, manque d’autonomie, demandes contradictoires dans des temps courts, agressivité de la part de collègues ou de clients… sont autant de facteurs de stress.

Charge de travail mal répartie entre les collaborateurs, manque d’autonomie, demandes contradictoires dans des temps courts, agressivité de la part de collègues ou de clients… sont autant de facteurs de stress. | (AltoPress/Maxppp/Téo Lannié.)

L'enjeu est autant la santé des salariés que celle de l'entreprise. « Il est utile, même si cela n'est pas obligatoire, d'effectuer un diagnostic pour connaître les facteurs de stress au sein de l'organisation », explique Xavier Alas Luquetas, fondateur du cabinet Eléas, spécialiste de la qualité de vie au travail. A travers des groupes de volontaires, où l'anonymat sera préservé, les salariés, mais aussi leurs représentants et des membres de la direction, doivent pouvoir exprimer les causes de leur stress professionnel. Celui-ci se caractérise par « un déséquilibre perçu entre ce qui est exigé de la personne et les ressources dont elle dispose pour répondre à ces exigences », selon l'Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (Osha). 
« Le constat doit être absolument partagé » 
Les causes en sont multiples : charge de travail mal répartie entre les collaborateurs, manque d'autonomie dans l'exécution des tâches, demandes contradictoires dans des temps courts, agressivité de la part de collègues ou de clients... Tous ces facteurs doivent être identifiés. « Le constat doit être absolument partagé », insiste Xavier Alas Luquetas. D'où l'importance d'impliquer l'ensemble des strates de l'entreprise, en particulier la direction générale. L'Institut national de recherche et de sécurité (INRS), qui édite un guide à destination des employeurs, insiste sur « l'engagement de la direction à mener une démarche complète ». Les actions à mettre en place sont de différents niveaux et, avant tout d'ordre organisationnel : lorsque cela est possible, redonner des marges de manoeuvre aux salariés en allégeant leur implication dans certains projets. Mais aussi permettre une plus grande flexibilité du temps de travail pour s'adapter aux contraintes de transport et de garde d'enfant, corriger les excès de charge de travail en optimisant le fonctionnement du collectif... Benjamin Paty, senior manager chez Axis Mundi, cabinet spécialisé dans le bien-être au travail, plaide pour « la réinstauration d'un vrai temps d'échange régulier entre le manageur et ses équipes pour parler du travail en cours, de la charge à venir et, éventuellement, solliciter les collaborateurs sur la meilleure façon d'y parvenir ». 
« Un manageur stressé est un manageur stressant » 
Le management doit être impliqué et porter le changement proposé. Benjamin Paty estime que, en premier lieu, « le chef d'entreprise doit se demander si, dans son style de management et les messages qu'il envoie aux équipes, il impulse quelque chose qui peut mettre exagérément sous pression ». Et donc incite à corriger le tir si cela est le cas. Plus généralement, il est essentiel que les manageurs soient formés car « un manageur stressé est un manageur stressant », ajoute Xavier Alas Luquetas. Eviter au maximum le stress au travail n'est pas un luxe car l'entreprise a une obligation légale de sécurité de ses salariés. C'est aussi un calcul économique pertinent. L'agence européenne Osha a calculé qu'investir 1 euro dans la prévention et la sensibilisation génère un bénéfice net de plus de 13 euros au bout d'un an pour un employeur. Un placement extrêmement rentable !

06 juin 2013

Lire l'article: On m'oblige à leur mentir


Manager, on vous oblige à mentir à vos équipes ? Retrouvez mes conseils et ceux de Jean-Yves Catin ce mois-ci dans le magazine Courrier Cadres & Dirigeants !

Article: On m'oblige à leur mentir... , de Julie Tadduni, Courrier Cadres & Dirigeants n°72 (juin 13), p.70-71

27 février 2013

A voir: au travail, corps et âme


ARTE diffuse, mercredi 06 mars 2013 à 22 heures 20, le documentaire réalisé par Carmen Losmann "Au travail, corps et âme".
Une plongée dans l'univers aseptisé des multinationales et des cabinets de conseil.

Au-travail--corps-et-ame.jpg

© Dirk Lütter

Télétravail, open space, horaires aménagés... En apparence, les grandes entreprises du secteur tertiaire mettent tout en oeuvre pour assurer le bien-être de leurs salariés. Les départements de ressources humaines, architectes et designers d'intérieur rivalisent d'ingéniosité pour développer des environnements et des conditions de travail propices à la créativité et à l'échange entre employés. Mais derrière cette vision idyllique de l'entreprise se cachent des formes de management toujours plus intrusives, qui rendent la frontière entre vie privée et professionnelle sans cesse plus ténue.

Nouvelles formes d'aliénation

DHL, Unilever, ou Microsoft : pour son premier documentaire, la réalisatrice Carmen Losmann pose sa caméra dans les locaux de grandes multinationales installées en Allemagne. Et parvient à se faire oublier pour mieux filmer les nouvelles pratiques de management. Des salariés qui passent sur le grill de "conseillers pour l'optimisation des performances", d'autres contraints à un parcours sportif pour tester leur esprit d'équipe ; sous des dehors policés se dessine un univers dépersonnalisé où seules comptent la productivité et la performance. Sans commentaires, Carmen Losmann critique avec acuité ces nouvelles formes d'exploitation au travail.

Bande-annonce (VO) de Work hard, play hard


A film about non-territorial office space, multi-mobile knowledge workers, Blackberries and Miles&More. A road movie discovering the working world of tomorrow. This documentary will take you on a journey through the post-industrial knowledge and services workshops, our supposed future working place. In this new world work will be handled more liberally. Time clocks cease to exist. Attention is not compulsory any more. The resource "human" comes into focus. The film closely follows the high-tech work force -- people who are highly mobile and passionate to make their work their purpose in life. Further episodes resume this topic and lead into the world of modern office architecture and into the world of Human Resource Management.

"An account based in reality -- cold as ice" -- DOK Leipzig

'Carmen Losmann has succeeded in making a film that's both thematically and artistically striking. We're confronted with the uncomfortable question of how we are going to deal with such a world and how we want to continue living in it" -- DOK Leipzig

03 novembre 2012

Lire l'article: La souffrance au travail, un mal oublié par les politiques, de Jean-Marie Durand


Jean-Pierre Darroussin dans "De bon matin"
Jean-Pierre Darroussin dans "De bon matin"

Dépressions, burn-out, suicides… : les symptômes de la souffrance au travail, identifiés par les sociologues depuis vingt ans, se développent. [...]

Le travail tue, on le constate tous les jours (un suicide par jour à cause du mal-être au travail), on en mesure les causes et les mécanismes depuis une vingtaine d’années grâce aux travaux décisifs de sociologues comme Christophe Dejours, Danièle Linhart, Vincent de Gaulejac, Robert Castel, Alain Ehrenberg, Richard Sennett… Les salariés ne sont pas tous morts, mais tous sont frappés. Quelque chose de destructeur est à l’oeuvre dans toutes les branches professionnelles du privé ou du public (services, industrie, professions libérales…), toutes les catégories (cadres, employés, ouvriers, techniciens…). Partout se manifestent les mêmes symptômes : stress, perte de sens, dépression, désenchantement, épuisement, incompréhension… Et pourtant tout continue, comme si de rien n’était. La souffrance au travail, noyée dans la masse des souffrances sociales qui l’englobent, ne forme pas le cadre d’une politique publique affirmée.
Comme le remarque le sociologue Christophe Dejours dans La Panne, son nouveau livre d’entretien avec Béatrice Bouniol, “la pensée du travail est à ce point en friche qu’un président de la République a pu se faire élire en 2007 sur le slogan ‘travailler plus pour gagner plus’, à un moment où les pathologies de surcharge explosaient, de la dépression au burn-out.”

Une souffrance dont l’Etat et les managers se moquent
Depuis la publication, en 1998, du livre marquant de Christophe Dejours, Souffrance en France, la question du mal-être au travail occupe cette place ambivalente dans le débat public, à mi-chemin de la marginalité politique et de la centralité de ses enjeux perçus par les sociologues, réalisateurs ou romanciers. Si de plus en plus d’indices témoignent de cette déshumanisation – suicides, dépressions, burn-out, troubles musculo-squelettiques et autres pathologies de la surcharge -, l’État et les managers s’en moquent largement, prétextant l’urgence de mener la guerre contre le chômage. Soyez heureux de souffrir au travail, au moins vous avez un emploi…

La misère du raisonnement dominant épouse la misère de ceux qui crèvent de l’injonction qui leur est faite de se sentir heureux. “Vivre en niant ce qui nous angoisse est notre lot”, souligne Dejours, pour qui l’idéologie gestionnaire du “new public management” déshumanise le monde du travail en isolant les individus, en imposant le management par objectifs (faire plus avec moins) ou l’évaluation individuelle des performances, dont les résultats ne reflètent pas l’ensemble du travail.
“Comment ne pas voir que le seul résultat ne dit rien même de la quantité de travail investie ? Comment le réduire à un résultat chiffré alors qu’il engage la personnalité tout entière ?”
Depuis quarante ans, l’approche clinique et psychodynamique du travail menée par Dejours tente de comprendre “le succès de ce système qui parvient à conserver l’assentiment de ceux qu’il maltraite chaque jour”. Le changement d’organisation ne peut précisément surgir que d’une réappropriation collective : ce n’est pas le harcèlement au travail qui est nouveau mais “le fait de devoir l’affronter seul”. “Le sentiment d’isolement au sein d’un environnement hostile, l’expérience de l’abandon, du silence, de la lâcheté des autres, voilà la marque de notre organisation du travail.” Or le sociologue persiste à penser que le travail est un “lieu unique d’émancipation et d’expérimentation de la vie en commun”, qu’il “contient un potentiel éthique par la coopération qu’il implique entre les individus”.

Affirmer la “centralité politique du travail”
L’idéologie managériale nie tout ce que les gens mettent d’eux-mêmes dans le travail ; l’engagement de leur subjectivité n’entre plus dans le circuit de la reconnaissance. Or les salariés que Dejours rencontre “ne nourrissent pas l’illusion d’être reconnus par un patron (…), ils revendiquent que leur contribution le soit, et qu’en outre, elle soit reconnue comme indispensable; la distinction est essentielle : le jugement d’utilité porte sur le travail et non sur la personne. (…) Mal poser la question de la reconnaissance, ce n’est pas répondre à la souffrance.”
Dejours pose surtout comme préalable absolu à une prise de conscience salutaire la nécessité d’affirmer la “centralité politique du travail”. 

Lire la suite de l'article de Jean-Marie Durand sur le site des Inrocks.

02 octobre 2012

Management: gérer un élement difficile

Manager, un membre de votre équipe saborde votre autorité et démobilise ses collègues ? Retrouvez mes conseils et ceux de Jorge Marinho ce mois-ci dans le magazine Courrier Cadres & Dirigeants !

Article: Mon équipe est sous mauvaise influence, de Julie Tadduni, Courrier Cadres & Dirigeants n°65 (octobre 2012), p.70-71

06 juillet 2012

Lire: « Malgré les morts, France Télécom n’est pas revenue sur sa politique »


Le site Terraeco propose une interview très éclairante de Marie Pezé sur le procès qui s'ouvre actuellement pour l'ancien directeur d'Orange, France Telecom, accusé de harcèlement moral suite aux consignes de management honteux qu'il a mis en place. Alexandra Bogaert est la rédactrice de cet article.


  • (Crédit photo : Groume - flickr)





  • Interview - Marie Pezé, spécialiste de la souffrance au travail, analyse l'importance de la mise en examen de Didier Lombard, ex-pédégé de France Télécom, pour harcèlement moral. Pour elle, le monde du travail n'a pas tiré les leçons du drame qu'a connu l'entreprise.


    Docteur en psychologie et expert auprès de la Cour d’appel de Versailles, Marie Pezé a longtemps écouté les victimes de l’horreur économique et de l’organisation pathogène qu’elle entraîne. Elle a créé la première consultation « Souffrance et travail » en 1997, à Nanterre. Elle a tiré de ses expériences un livre Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés (Editions Pearson) et une fine analyse du monde du travail, dont elle alimente le siteSouffrance-et-travail.com.
    Terra eco : Comment accueillez-vous la décision du parquet de mettre en examen Didier Lombard, ex-pédégé de France Télécom, pour harcèlement moral ?
    Marie Pezé : C’est important, car cela va enfin permettre aux parties civiles d’avoir accès au dossier, notamment aux rapports – accablants pour la direction – de l’inspection du travail. Mais ce n’est pas la première mise en examen pour harcèlement moral. Des peines pour harcèlement moral tombent même plusieurs fois par an, comme celle contre le maire de Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine), (Pascal Buchet, ndlr) condamné en avril à six mois de prison avec sursis après le suicide d’une employée municipale. La directrice des ressources humaines de la société HR Access, élue DRH de l’année en 2002, a été condamnée l’an dernier à six mois de prison avec sursis.
    L’environnement jurisprudentiel est donc de plus en plus important. C’est logique, les salariés sont obligés de judiciariser la vie au travail pour se défendre. Et ce, d’autant plus que la méthode managériale mise en cause à France Télécom est en vigueur dans beaucoup d’autres entreprises ou administrations françaises.


    De quelle méthode parlez-vous ?

    C’est ce que la sociologue Danièle Linhart appelle la « précarisation subjective ». Ce mode de management à la française implique qu’un salarié, même en CDI, même fonctionnaire, doit être secoué et mis dans une organisation du travail déstabilisante. Mais pourquoi ? Le salarié français est déjà le troisième au monde en termes de productivité ! Il est aussi le premier consommateur de psychotropes...
    Chez France Télécom, le guide de management distribué aux managers lors de la mise en place du plan NExT de Didier Lombard (il fallait pousser 22 000 personnes du groupe à partir sans avoir à les licencier, ndlr) consistait en une série de ficelles pour rendre les salariés dociles. Dans ce plan, on a contraint des salariés de droit public à déménager à l’autre bout de la France alors que leur conjoint(e) ne pouvait pas les suivre. On leur a aussi imposé de changer de métier, comme ce docteur en mathématiques qu’on a muté sur un plateau téléphonique. On a doublement nié leur identité de salariés, avec une brutalité incroyable, et on a failli à l’obligation légale de protéger la sécurité des salariés.

    Comment ?

    Dans les guides de management transmis aux encadrants de France Télécom sont décrites les étapes du deuil par lesquelles va passer un salarié confronté à une mobilité forcée ou à un changement de métier. Ces phases sont la stupeur à l’annonce, le refus de comprendre, la résistance, la décompression, la résignation puis l’intégration du salarié. La décompression, c’est le désespoir et la dépression. Donc la direction a bien informé ses managers du risque, pour les salariés, de traverser une phase de désespoir. Certes, elle ne s’attendait pas à une vague de suicides. Mais elle n’est pas revenue sur sa politique pour autant, malgré les morts.

    Pourquoi ?

    Parce que Didier Lombard, totalement déconnecté de la réalité vécue par ses salariés, était dans une logique de « on est en guerre économique, on n’a pas le choix ». C’est faux. Bien sûr qu’on a le choix. Notamment celui de croire en les compétences des salariés français.

    Depuis la forte médiatisation de la vague de suicides en 2010, et le changement de direction, le climat s’est-il apaisé à France Télécom ?

    Non. Il y a eu autant de suicides l’an dernier qu’en 2010. On en est donc à 70. Et il y a 2 000 agents de France Télécom qui sont actuellement en congé de longue durée. Attention à eux le jour où ils reviendront dans l’entreprise… Certes, on a changé le pédégé (Stéphane Richard a pris la tête de France Télécom en février 2011, ndlr), mais comment peut-on imaginer qu’en changeant une personne, on va changer une culture managériale et une politique ? Certes, il y a eu une pause dans les mobilités forcées, mais elles sont en train de reprendre.


    La médiatisation a-t-elle par ailleurs permis de faire bouger les choses dans d’autres entreprises ?
    Pas du tout. On est toujours sur les mêmes explications simplistes : si un salarié ne tient pas le coup, voire se suicide, c’est qu’il était fragile. On conserve les mêmes stéréotypes, et les mêmes modes de management. Pire, avec la crise, la situation continue à se dégrader. Le chômage endémique fait que les salariés ont peur de perdre leur place, ils ne savent pas vers quoi ils vont. Ils sont perdus. Cela les pousse à la servitude collective, à l’omerta, au consentement à des pratiques ignobles.

    Comment les managers qui mettent en place ce harcèlement organisationnel vivent-ils cette situation ?

    Les dirigeants sortent de grandes écoles de commerce en ayant appris qu’ils sont les maîtres du monde. On leur dit désormais qu’il faut punir les salariés au lieu de les récompenser pour le travail bien fait. Mais quand vient le moment pour la direction de faire des coupes claires, on applique au manager les techniques qu’on lui a demandé d’employer à d’autres salariés. Le voile se déchire. Il se rend compte que son investissement corps et âme dans l’entreprise n’a servi à rien. Et il craque. C’est à son tour de subir la maltraitance managériale. D’ailleurs, si on a tant parlé de France Télécom – alors que depuis le début de l’année 112 médecins généralistes se sont suicidés et que des policiers mettent quotidiennement fin à leur vie –, c’est justement parce qu’il s’agissait de cadres.

    Il n’y a donc aucun espoir que le monde du travail devienne un jour moins pathogène ?

    Certaines entreprises bougent en termes de formation. La mairie de Montreuil (dont Dominique Voynet est maire, ndlr) a récemment formé 400 cadres de sa municipalité aux risques psychosociaux. Désormais, quand quelqu’un ne va pas bien dans un service, tout le service est invité à s’exprimer. Il faut laisser les salariés fédérer une force collective pour aller mieux. Or le but de la mobilité forcée, c’est justement de séparer sans arrêt les salariés, afin qu’ils se retrouvent isolés. Mais il y a ici et là des formes de résistance intéressantes, comme chez ces cadres supérieurs de santé de l’assistance publique qui organisent des groupes de parole, en dehors de leur temps de travail, pour pouvoir parler et analyser leur métier avec un psychologue. L’important est de ne pas rester seul, et de connaître ses droits. Quand on est averti, on déconstruit sa peur du manager.


    Pour aller plus loin:
    Orange - France Télécom
    A lire: "Ils ont failli me tuer" de Vincent Talaouit et Bernard Nicolas

    A regarder: Envoyé spécial, jeudi 30 septembre 2010 sur France 2



    A voir, "France Télécom, malade à en mourir"



    A voir: documentaire Orange amère




    Marie Pezé
    Seconde édition d'Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés de Marie Pezé

    Ecouter: Questions sur la souffrance et la santé au travail : du bien être à la pénibilité, au stress et au harcèlement...







    09 octobre 2010

    1er festival de cinéma consacré au monde du travail à Nanterre: "Lumière sur le travail" (Anne Quélennec, psychologue, Quimper)

    Une très intéressante initiative est à signaler. Organisé par les étudiants du Master d'ergonomie et psychologie du travail de l'Université Paris Ouest, le Festival "Lumières sur le travail" va rassembler cinéastes, étudiants, chercheurs, spécialistes du monde du travail et salariés autour d'une quinzaine de films qui décrivent leurs perception du monde du travail. Le festival est parrainé par Cédric Klapisch (réalisateur, entre autres, d'Un Air de Famille, du Péril Jeune ou de l'Auberge Espagnole) et Anni Borzeix, socioloque. Chaque film sera suivi d'une conférence débat.

    5 grandes thématiques seront abordées: Mondialisation et délocalisation, Risques professionnels, Évaluation et restructuration, Emploi et précarité, Management et stratégie.

    Le programme est alléchant:
    Parmi les intervenants, on notera la présence de Philippe Askenazy, Yves Clot ou Florence Aubenas.

    Le festival se déroulera du lundi 11 au vendredi 15 octobre, à l'adresse suivante:
    200, Avenue de la république, 92001 Nanterre - Bâtiment B - Salle de cinéma
    L'entrée est libre.

    Pour en savoir plus: http://www.lumieres-sur-le-travail.fr/
    Autres pistes de films à voir: filmographie

    Voici la bande annonce du festival:

    25 janvier 2010

    Formations proposées par le cabinet Quélennec à Quimper (psychologie sociale, psychologie du travail)

    La formation fait partie des prestations proposées par le Cabinet Quélennec à Quimper. Elle peut se dérouler au sein des entreprises, dans des établissements scolaires ou universitaires, ou bien sur place, route de Brest. Selon le sujet de la formation, elle peut être proposée en groupe ou en individuel, et sa durée est modulable selon les besoins.

    Voici quelques-uns des sujets qui peuvent être proposés (cette liste n'étant bien évidemment pas exhaustive).

    Scolaires (du primaire à la terminale)
    • Soutien scolaire: cours de maths, français, philosophie, histoire/géo, biologie
    • Méthodologie, organisation
    • Lecture
    • Mémorisation
    Etudiants / Demandeurs d'emploi / Écoles / Organismes de formation initiale
    • Réussir son CV, sa lettre de motivation
    • Être efficace dans sa recherche d'emploi
    • Se préparer aux entretiens et aux concours
    • Se mesurer aux tests
    Salariés en poste
    • Devenir manager
    • Animer une réunion
    • Faire face au harcèlement, à la pression
    • Réussir ses entretiens professionnels
    • Apprendre à s'organiser
    Entreprises / Organismes de formation continue
    • Réussir ses recrutements
    • Gérer les situations de crise
    • Organiser les élections du personnel
    • Mettre en place ses ressources humaines (formation, GPEC, administration du personnel...)
    • Optimiser son accueil commercial

    31 octobre 2009

    Management, leadership, coaching et épanouissement personnel: regard d'un philosophe sur l'entreprise et la gestion des ressources humaines

    Quelques jours après la diffusion du documentaire "La mise à mort du travail" sur France 3, Michela Marzano, philosophe, propose une nouvelle approche du modèle managerial actuel et porte un regard critique sur des notions devenues banales tant elles sont désormais enracinées dans notre quotidien professionnel: le leadership, le coaching, les chartes d'éthique, l'épanouissement professionnel et personnel. S'appuyant sur des auteurs qu'on ne présente plus (Arendt, Castel, Dejours, Freud, Hirigoyen, Hobbes, Marx, Maslow, Mayo, Montaigne, Smith, Taylor, Tocqueville, Weber, Winnicott...), elle apporte une lecture intéressante de la gestion des ressources humaines en entreprise.