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26 mai 2015

A lire: l'entretien avec Danièle Linhart par Laurent Aucher & Frédérique Barnier

Quelques extraits (lire l'entretien dans son intégralité sur le site laviedesidees.fr) très éclairant sur le monde du travail:

Du taylorisme au management moderne, les modèles d’organisation du travail ont toujours cherché, selon Danièle Linhart, à déposséder les salariés de leurs savoirs professionnels. Cette dépossession dans le travail est aujourd’hui également subjective, ce qui la rend très difficile à combattre.
Sociologue, Danièle Linhart est directrice de recherches émérite au CNRS, membre du laboratoire GTM-CRESPPA UMR-CNRS-Universités de Paris 8 et Paris 10. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages sur le monde du travail dont L’Appel de la sirène, ou l’accoutumance au travail (Sycomore, 1981), Le Torticolis de l’autruche. L’éternelle modernisation des entreprises françaises (Seuil, 1991) et La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale (Èrès, 2015).



"Avec du recul, j’ai compris que le modèle de modernisation managériale reposait sur une stratégie qui s’était vraiment mise en place à la fin des années 1970, l’individualisation. On en retrouve une analyse très fine dans Le Nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello. Cette orientation individualiste était difficile à combattre, par les syndicats et par les salariés eux-mêmes, qui pensaient qu’il fallait en passer par là pour aboutir à un monde du travail où ils pouvaient être plus responsabilisés, plus considérés, plus reconnus... C’est là également que j’ai vraiment compris l’importance des collectifs dans ce qu’on appelle la gestion de la souffrance."

"Pour moi, la place du travail est restée totalement fondamentale et la socialisation ne peut pas se passer convenablement sans le travail. C’est là qu’on devient un citoyen, avec des droits et des devoirs, que l’on a un sentiment de légitimité, sa place dans la société. La place du travail est certainement encore plus importante aujourd’hui parce qu’il y a eu une dérive du contenu et du rôle du travail. Il n’est plus simplement le lieu de la légitimation mais également le lieu de la valorisation de soi, d’un point de vue narcissique. C’est là qu’on est sensé s’éprouver, se réaliser, s’épanouir, faire ses preuves, montrer qu’on est bon et meilleur que les autres.[...] Maintenant, la personne est seule et pense qu’elle doit faire ses preuves. Elle a tendance à intérioriser les difficultés comme un échec personnel. " 

"Il faut effectivement que cette autonomie soit bordée par des méthodes standard, des méthodologies, des critères, des process, des procédures. Mais comment fait-on pour obliger des gens qui sont un peu libres à appliquer ces méthodes standard ? C’est là que la précarisation subjective intervient pour justement déposséder les salariés de leurs savoirs, de leurs métiers, de leurs expériences, de leurs collectifs, de tout ce qui les rassure et qui met de la sérénité dans le travail. On les en prive par le changement permanent puisqu’à partir du moment où tout bouge constamment, ils perdent leurs repères et sont précarisés subjectivement. Même s’ils ont des emplois stables, ils sont obligés d’aller chercher les « bonnes » procédures, les « bonnes » pratiques. Ils y sont obligés car ils ne maîtrisent plus rien. La précarisation subjective, c’est justement reconstruire un sentiment de vulnérabilité identique à celui des précaires chez ceux qui ne le sont pas. On les déstabilise pour qu’ils se raccrochent aux codes. [...] les salariés se tournent alors vers ces pratiques, ces procédures, ces méthodes qui ont été mises au point par des experts qui ne connaissent pas les métiers et sont absolument indifférenciées quel que soit le secteur. Mais les gens acceptent parce qu’ils ont un profond sentiment de précarité, d’impuissance, d’absence de maîtrise de leur travail. Du coup, il y a une perte de sens parce que ce n’est plus le sens de leur travail, selon les règles de leur métier, selon leur expérience, selon ce qui les amenés à vouloir être les professionnels qu’ils sont, mais c’est une espèce de logique managériale qui les conduit. " 


"Il y a une grande différence entre le travail prescrit, ce que les gens sont censés faire d’après les organigrammes, d’après les prescriptions de travail, d’après les modes opératoires et ce qu’ils font en réalité, tout simplement parce que les modes opératoires ont été conçus par des ingénieurs dans les bureaux. Il y a donc une dimension abstraite par définition, puisque ce n’est pas sur le lieu de travail que ça se conçoit, et toujours une relative inopérationnalité de cette prescription par rapport aux aléas du travail concret. Quand on travaille, ce n’est jamais comme on l’imagine. On ne peut pas anticiper tous les aléas, les dysfonctionnements, les imperfections, les surprises qui sont la réalité du travail quotidien."

"Les gens sont toujours dans ce qu’Yves Clot appelle à juste titre « le travail empêché » : ils ne peuvent pas faire ce qu’il faut pour être efficaces parce qu’ils n’ont pas la possibilité de peser sur la définition du contenu de leur travail et de son environnement. C’est la résultante de cette logique de « la seule bonne manière ». [...] C’est le drame actuel dans le monde du travail : les personnes y sont confrontées seules et sont en plus mises en cause dans leur personnalité, dans ce qui les spécifie, dans leur identité."

Parmi les thèmes abordés, on retrouve: 

La place du travail

La modernisation managériale

La précarisation subjective

Travail prescrit, travail réel


La rationalisation unidimensionnelle

04 mars 2013

Ecouter: La société est-elle menacée par le « burn-out » ?

Après l’immolation de Djamal Chaab devant une agence Pôle Emploi à Nantes le 13 février, les 3 tentatives d’immolations survenues la semaine dernière ont porté à 5 en une semaine les gestes de désespoir face à la précarité et à l’impossibilité de trouver du travail. Le mal-être face à l’emploi et face au chômage, qui semble aller croissant, peut être expliqué par le rapport spécifique des Français au travail. Face au désespoir et à l’inquiétude (84 % des français placent le chômage en tête de leurs préoccupations selon un sondage paru début janvier), quelles sont les solutions ? La société est-elle menacée par le burn-out ? Faut-il voir dans le mal être au travail une défaillance des entreprises, de l’Etat ou de notre système entier ? C’est un problème qui demande des réponses autant politiques que philosophiques…



Danièle Linhart © RADIO FRANCE


France Culture a reçu Danièle Linhart, sociologue du travail et directrice de recherche au CNRS Université Paris Ouest Nanterre La Défense. Elle a publié entre autres Travailler sans les autres ? (Seuil, 2009) et La modernisation des entreprises (La Découverte, 2010). A partir de 8h15, elle sera accompagnée par Pascal Chabot, philosophe, au téléphone depuis Bruxelles. Il enseigne à l’ Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales (Bruxelles), et vient de publier aux PUF Global burn-out.


Avec :
Danièle Linhart
Sociologue du travail et directrice de recherche au CNRS Université Paris Ouest Nanterre La Défense 
Pascal Chabot au téléphone en deuxième partie
Titulaire à l'Institut des hautes études des communications sociales (IHECS) (Bruxelles)




Les matins - La société est –elle menacée par... par franceculture

30 août 2012

Colloque : Le Travail Refoulé



Le Samedi 10 Novembre 2012
CNAM, 292 rue St Martin, Paris 75003
Amphithéâtre Paul Painlevé, 9H-18H
Dirigé par Yves Clot et Dominique Lhuilier

Introduction : Dominique Lhuilier, Yves Clot et Marie Françoise Sacrispeyre
Table ronde 1 : Histoire et actualité de la clinique du travail
Yves Clot
Damien Cru
Bernard Doray
Guy Jobert
Dominique Lhuilier
Pascale Molinier
Table ronde 2 : Transformations du travail 
Patrick Cingolani
Daniéle Linhart
Marc Loriol
Table ronde 3 : Intervenir dans les milieux de travail 
Gabriel Fernandez
Anne Flottes
Jean Luc Roger
Gilbert de Terssac
Table ronde 4 : La subversion du « sale boulot »
Delphine Corteel et Stéphane Le Lay
François Danet
Florent Schepens
Argument :
Dans la situation sociale actuelle où le travail peine à devenir un objet d’élaboration et d’action publiques, où il reste une simple variable d’ajustement dans les entreprises, la santé au travail est un souci majeur. L’assistance aux personnes ne peut suffire à traiter la question. L’action en la matière réclame que le travail cesse d’être « ni fait ni à faire » car de moins en moins de travailleurs s’y reconnaissent. Des conflits majeurs existent autour de la valeur du travail, et même sur ce qu’on entend par travail.
La collection Clinique du travail a voulu, à sa place, rendre le travail tout simplement visible, le sortir du refoulement organisationnel où on le tient. Elle a voulu aussi faire vivre une histoire, des disciplines, et aussi des questions qui insistent. Cette a été créée en 2006 aux éditions ERES, sous la direction de Yves Clot et de Dominique Lhuilier. Elle accueille et valorise des travaux relatifs à la problématique « subjectivité et travail », dans une perspective pluridisciplinaire : psychopathologie du travail, psychodynamique du travail, clinique de l’activité, psychosociologie du travail, sociologie, anthropologie… Autant de perspectives théoriques et méthodologiques en articulation avec les préoccupations et demandes sociales émanant des situations de travail où émergent des questionnements autour des contraintes et ressources de l’activité, de la construction et du développement de la santé, des métiers, de la souffrance et du plaisir au travail, des empêchements, impasses et dégagements, de la créativité et de l’inventivité au travail, des diverses formes de maltraitance et de résistance…
Le fondement commun de ces perspectives et de cette collection est la priorité donnée aux situations réelles et concrètes de travail, ainsi qu’à la visée de transformations de celles-ci. Aujourd’hui, prés d’une vingtaine d’ouvrages sont parus ou à paraître, constituant un ensemble substantiel de développements dans ce domaine de recherche et d’action en plein essor que constitue la clinique du travail.
Ce colloque, organisé le 10 novembre 2012 au CNAM, permettra à la fois de présenter les travaux réalisés jusqu’alors et de débattre avec l’ensemble des auteurs de cette collection des axes principaux retenus pour cette journée : histoire et actualité de la clinique du travail, transformations du travail, intervenir dans les milieux de travail, subvertir le « sale boulot ».