04 novembre 2009

Le CV anonyme va-t-il simplifier la recherche d'emploi ? L'avis d'une psychologue expérimentée dans le recrutement

Derrière une évidente bonne intention, noble et louable, se cache la mise en place d’un outil dérisoire... D’abord, penser qu’un recruteur n’est pas capable de lire entre les lignes est le sous-estimer de façon extrêmement naïve. Pour qu’un CV soit réellement anonyme, il faut certes enlever l’adresse, le nom et le prénom, les hobbies, toutes les dates, mais il faut aussi enlever le nom des sociétés, le nom des écoles, les durées des expériences. Que reste-t-il alors ? Une liste inutilisable de compétences... Que faire en effet de l’information « prospection commerciale » lorsqu’on ne peut savoir si le candidat l’a fait une fois, une journée, 2 ans, 20 ans et dans quel type de société ? « Prospection commerciale : expertise » ne change rien... Quand peut-on prétendre être expert ? C’est très subjectif. Faire de la prospection commerciale pour une PME ou pour une entreprise financière du CAC 40 n’est pas le même métier, et préciser qu’on a travaillé deux ans dans une société de livraison de pizza située à Clichy sous Bois est connoté. On est dans une impasse.

Le CV anonyme commet une autre erreur, celle de penser que le processus de recrutement ne se borne qu’à la sélection du CV. Imaginons le cas de figure d’un manager qui méprise les femmes. Il a un poste à pourvoir et mandate son service RH en lui précisant bien « pas de femme ». Le recruteur travaille avec des CV et des lettres de motivation anonymes (où les candidates jouent le jeu et écrivent désormais au masculin pour ne pas être dévoilées, cela aussi prête à débat...). Le recruteur appelle la candidate pour prendre rendez-vous. Va-t-il falloir inventer le téléphone anonyme ? Difficile de cacher qu’on est une femme au téléphone, à part en utilisant un logiciel de changement de voix. Bon, admettons que désormais, tous les Français passent au téléphone anonyme. La candidate a son entretien. Nous allons devoir maintenant passer au corps anonyme. Plus de jupes, de maquillage, on cache ses formes, ses bijoux, ses cheveux, et comme on ne peut plus parler, on utilise le mime... Le recruteur, après avoir lu une liste de compétence sans queue ni tête et assisté à un spectacle de mime arrête son choix sur notre candidate. Il va falloir inventer l’embauche anonyme et réussir le tour de force de rédiger un contrat et déclarer son nouveau salarié sans lui demander son nom ni son numéro de sécurité sociale. Aussi complexe que les travaux d’Hercule... Je reconnais cependant qu’à ce stade, si la candidate révèle son identité, il est difficile de faire marche arrière sans récolter un Prud’hommes. Soit. La candidate est désormais embauchée et démasquée. Le manager a le sentiment qu’il a été berné. Il va en vouloir au chargé de recrutement et à la candidate. S’il méprise les femmes, il ne sera pas de bonne foi, pourra mettre fin à la période d'essai sans trop se justifier ou va lui mener la vie dure, la pousser à la faute et la salariée devra subir mépris et humiliation pendant plusieurs mois avant le miracle : être si bonne que le manager va convenir qu’il s’est trompé et revenir sur ses préjugés. Si elle est fragile ou sensible, cela finira par une démission ou pire... une dépression assortie d’un arrêt de travail.

Multiplier les mesures au niveau de l’embauche, c’est prendre le problème à l’envers. Quand il y a discrimination, elle naît rarement du service recrutement, mais souvent des commanditaires. Si on veut permettre l’intégration de jeunes, de femmes, de personnes issues de l’immigration, de seniors, d’handicapés, les mesures sont à prendre beaucoup plus en amont. C’est tout un changement de mentalité qu’il faut provoquer, mais cela ne se borne pas à l’entreprise. Dans les médias, dans la publicité, dans les universités, dans le quotidien de chacun : ouvrir à la diversité. Générer l’ouverture, non pas parce que c’est politiquement correct, ou pour ne pas payer d’amende mais parce qu’on y croit. Et ça, malheureusement, ce n’est pas le fait d’effacer son nom d’un CV qui le permettra...

Suis-je contre le CV anonyme ? Non. Ni pour, ni contre, d’ailleurs. J’estime juste que c’est inefficace, car la prise de conscience n’est à mon avis pas à provoquer au niveau des recruteurs qui ne sont qu’un maillon d’une chaîne complexe. Le CV anonyme ne trouverait sa justification qu’intégré dans un programme plus global, plus ambitieux et plus réformateur.

Si vous voulez un vrai CV, efficace auprès des recruteurs, faites plutôt appel à moi... ;-)

1 commentaire:

Anne Quélennec a dit…

Voici un article en complément, qui révèle que le motif de discrimination le plus souvent évoqué est celui de l'âge:
http://www.net-iris.fr/veille-juridique/actualite/23376/age-du-candidat-a-emploi-serait-la-principale-raison-une-discrimination-a-embauche.php